La plume noire fresnoise se livre

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Le Fresnois Hervé Jourdain, ancien capitaine à la brigade criminelle de Paris et auteur primé, publiait son 5e roman policier, Tu tairas tous les secrets (Ed. Fleuve éditions), le 11 octobre dernier. Il revient sur son parcours d'écrivain passionné et nous livre ses secrets d'écriture.

Herve Jourdain

Ancien capitaine à la brigade criminelle de Paris au fameux 36 Quai des Orfèvres et aujourd'hui analyste dans un service de renseignement du ministère de l'Intérieur, vous êtes également devenu auteur de romans policiers. Quel a été votre déclic ?
Hervé Jourdain : « J'ai eu une envie irrépressible de prendre la plume – ou plutôt le clavier – quand j'ai découvert les romans de Thierry Jonquet, Moloch et Les orpailleurs notamment. Il décrivait mon univers avec une telle fidélité et un tel réalisme, sans avoir été lui-même policier, que je me suis dit : « moi aussi je peux le faire ! ». Ce qui m’attirait, c’était de donner une vision de la police telle que je la voyais : humaniste. Il y règne un esprit fort de camaraderie et d'entraide. C’est un univers, certes, viril, même si les choses ont évolué, mais cela n’empêche pas l’humanisme. Je voulais développer cette douce révolution avec la présence de plus en plus importante des femmes dans les nouvelles générations. C’est d'ailleurs pour cela que j’associe souvent dans mes romans deux générations, les anciens, un peu conservateurs, et les plus jeunes, avec des équipes plus féminines. J'ai publié mon premier roman, Sang d'encre au 36 (Éd. Les Nouveaux auteurs) en 2009. Il a été bien accueilli et a reçu le Prix des lecteurs du Grand prix VSD du polar ; cela m'a encouragé et j'ai eu envie de poursuivre l'aventure...

Avec votre 3e roman, Le sang de la trahison (Ed. Fayard), publié en 2013, vous avez également remporté le Prix du Quai des Orfèvres. Quel effet cela fait-il d'être reconnu par ses pairs ?
H.J. :  C’est ce prix qui m’a permis d’être publié chez Fayard. Pour moi, c’était une reconnaissance majeure et cela a médiatisé mon roman, qui s’est vendu à 175 000 exemplaires.
Quand je l'ai remporté, je me suis dit : « je peux arrêter d’écrire »… mais non. Le besoin et l’envie d’écrire étaient plus forts. Je pense que c’est justement le réalisme procédural qui a payé. Le jury a même pensé que l’auteur était magistrat vu que l’intrigue se déroule au Palais de justice historique de Paris. Dans ce roman, je voulais brosser les différentes facettes du lieu et de ses protagonistes. J’avais déjà écrit deux romans avant. J’ai dû abandonner deux personnages récurrents pour ne pas qu’on me reconnaisse... (La participation au Prix est anonyme, NDLR).

Vous êtes en effet bien placé pour décrire le quotidien des policiers. Quelle est la part de réel dans vos romans ?
H.J. : Je suis un auteur un peu hybride, j’écris de la fiction, oui, mais avec beaucoup d’éléments du réel. On pourrait dire que je fais de la « fiction documentaire ». Dans mes romans, il y a, bien sûr, des choses que j’ai vécues sur le terrain, je picore dans ce que j’ai vécu. Mais l’idée n’est pas de faire un copier-coller de la réalité. Je me sers d’instants, de moments d’ambiance, de décors, de thématiques réels… Par exemple, avec Femme sur écoute, mon quatrième roman, j’ai installé l’intrigue au « Bastion », le nouveau « 36 ». Je voulais être au plus près du réel et, étant « de la maison », j’étais forcément avantagé pour m’imprégner du lieu, même si je n'y avais pas travaillé. C'est sûr, le fait d'avoir été dans la police est un gain de temps au niveau des recherches nécessaires à l’écriture. Mais pour servir l’intrigue, je dois parfois m’affranchir du réel et tricher pour créer du rebondissement. Par exemple, dans la vraie vie, vous ne verrez jamais un flic seul, ils évoluent toujours en binôme, mais, pour les besoins de l’histoire, si je dois mettre mon personnage en danger, je l’isole. Ce qui me motive, c’est d’être un passeur d’histoire, de faire découvrir un monde qui existe. Cependant, mes personnages sont fictifs.

« Écrire nécessite de l'abnégation, de la rigueur et de l'entraînement »

Entre une activité professionnelle aussi prenante et votre vie de famille, comment trouvez-vous le temps d'écrire ?
H.J. : Écrire demande une organisation de dingue, un effort continu. J’ai longtemps fait de la course à pied, quand je préparais un marathon, il fallait que je m’entraîne tous les jours ; je compare souvent l’écriture à la course à pied. Cela nécessite de l’abnégation, de la rigueur et de l’entraînement. Il faut écrire tous les jours.
Quand j’étais à la Crim', j’écrivais pendant la pause méridienne. Je m’isolais au Palais de Justice avec un sandwich et j’écrivais. Aujourd’hui, c’est plus compliqué, j’écris le week-end et pendant mes vacances, le soir rarement, je suis trop fatigué.

Comment construisez-vous vos intrigues ? Quelle est votre méthode d'écriture ?
H.J. : Il y a trois temps dans la préparation d'une histoire. D'abord, le temps de la réflexion et des recherches : je choisi un cadre, une thématique et je mène des recherches poussées pour coller au plus près de la réalité. Le deuxième temps : la construction de la structure du roman, sa charpente. Je vais décortiquer chaque chapitre et développer tous mes personnages, j’en arrive à une trame d’une cinquantaine de pages. Ne pouvant écrire tous les jours, en continu, cela me permet de ne pas perdre le fil du récit. La troisième phase est celle de l’écriture à proprement parler. Un chapitre peut me prendre de 4 à 5 heures. Au total, un roman me demande en moyenne un an à 18 mois de travail, la première phase, de maturation de l’histoire, pouvant être très longue. Certaines idées me trottent dans la tête des années auparavant.

« L’auteur n’est jamais meilleur que lorsqu’il raconte ce qu’il connaît. »

Comment ont évolué vos intrigues au fil des romans ?
H.J. : Mes premiers romans étaient très procéduraux, je me plaçais du côté des enquêteurs. Avec Femmes sur écoute, mon avant-dernier roman, j’ai ouvert une deuxième voix et j’explore l’univers de la victime.

Et votre nouveau roman, Tu tairas tous les secrets (ed. Fleuves éditions), quel en est le thème ?
H.J. : L’idée de ce roman part d’un rapport sénatorial sur les groupes sectaires dans le domaine de la santé. De discussions en discussions a germé cette idée d'histoire… Au sein de la police judiciaire, on suit deux enquêtes parallèles : deux femmes retrouvées mortes, l'une dans le bassin de l’Arsenal, l'autre dans les Ardennes. L'intrigue se déroule en partie à la frontière belge. Ainsi, je reviens sur la disparition de la femme d’un des enquêteurs, Guillaume Desgranges, 10 ans plus tôt. Je l’abordais brièvement dans mon roman précédent, sans plus de précisions. Le lecteur mérite de savoir...

Un prochain livre en maturation ?
H.J. : J’ai plein d’envies d’écriture, pas forcément que du polar. J’aimerai par exemple écrire un roman historique sur les guerres de Vendée, ma région d'origine. Un roman autour du sport aussi. Je veux me faire plaisir. J'ai envie de transmettre. Je pense que l’auteur n’est jamais meilleur que lorsqu’il raconte ce qu’il connaît. »

Tu Tairas Tous Les SecretsTu tairas tous les secrets, éd. Fleuve éditions, sortie le 11 octobre 2018.

 

Propos recueillis par Olivia Bazenet.
Lire également le portrait publié dans le Panorama n°171 – Octobre 2018.