Figures libres

Exposition

Jusqu'au 26 octobre

FIgures Libres

Pour cette nouvelle exposition, nous avons fait appel à huit plasticiens qui, chacun à sa façon traite du corps humain, de la figure. Que ce soit en peinture, en sculpture, en dessin, en photographie ou en vidéo, chacun d’entre eux scrute avec acuité les profondeurs de la réalité humaine, au-delà de son aspect purement superficiel. Tous donnent ainsi tort à Paul Valéry quand il écrivait « ce qu’il y a de plus profond chez l’Homme, c’est la peau ».

Anne-Christine Roda et Ferdinand Boutard s’inscrivent dans la tradition de la peinture classique. Florence Vasseur et Nicolas Gasiorowski penchent vers l’expressionnisme. Laurence Morée-Paganon prend la posture d’une voyeuse. Anne Bothuon nous propose des mannequins réalistes et décomplexés. Brno Del Zou donne corps à ses photographies en leur conférant une troisième dimension. Patrick Dekeyser se met en scène dans des vidéos tendres et cruelles ou nous offre des dessins qui évoquent la vanité de toute action humaine.

Les sculptures d’Anne Bothuon, un peu plus grandes que nature, sont réalisées en toile de coton, en feutre et en ouate, sur des armatures de fer, le fil creusant, resserrant les chairs, mais aussi dessinant le contour d’une bouche, la forme d’un œil. Ses corps transpercés, ficelés, ligaturés, évoquent des écorchés dans un laboratoire d’anatomie. Ils sont figurés sans complaisance, obèses, callipyges, avec des bourrelets disgracieux, des seins tombants… Aux antipodes des canons d’une beauté que les médias veulent imposer. Malgré les visages déformés, sujets à des rictus dont on ne sait s’ils sont de douleur ou des éclats de rire, après une première sensation d’attraction-répulsion, ces êtres trop humains appellent la sympathie et dégagent un curieux mélange de douceur ironique et d’humour aigre.

Ferdinand Boutard, grand admirateur des classiques, perpétue leur pratique, désormais désuète, de la peinture à l’huile sur panneau de bois. Il procède par séries, avec un souci obsessionnel du détail dans la représentation de ses personnages. En 2016, dans The Way Back, il figurait un arrêt-pipi, de nuit, en bordure de route, dans le faisceau lumineux des phares d’une voiture. En 2017, il nous proposait une relecture contemporaine de l’histoire du Petit chaperon rouge de Charles Perrault, transposée dans le contexte d’une banlieue hantée par l’insécurité, la nuit. En 2018, Ses catfights mettent en scène des crêpages de chignon traités à la manière de Courbet. Le décalage entre la trivialité du sujet et la maîtrise de la technique utilisée ne peut que susciter un immense éclat de rire… Rire salutaire en ces temps de crispation généralisée…

Les portraits photographiques morcelés de Bruno Del Zou donnent à voir un visage sous différents angles et à différentes échelles, réactualisant ainsi le propos des premiers cubistes. Dans sa série de photosculptures, les corps et les visages sont revisités et mis en volume pour former des sculptures ou des installations dans lesquelles les jeux d’échelle sont multiples. De son processus de création, l’artiste écrit : « Ce jeu de déconstruction reconstruction est la symbolique d’un processus bien humain, qu’il soit d’ordre physique ou psychique. Ne dit-on pas parfois que nous nous sentons cassés, démontés, dispersés ou bien même en morceaux ? Je ne découpe pas les corps par je ne sais quel plaisir pervers, au contraire, j’ai le sentiment de réparer, de réunir, de redonner à chacun des corps, chacune des personnes photographiées, cette unité qui nous est chère. »

Patrick Dekeyser désigne ses courtes vidéos sous le nom de portraits. Elles le sont effectivement, puisque c’est l’artiste lui-même qui est filmé, en plan fixe, en buste, faisant face à l’objectif. Pour autant, ce ne sont pas des autoportraits puisque l’artiste interprète des personnages différents, dans des sortes de saynètes simultanément désopilantes et nostalgiques, comiques et tragiques, drôles et désespérées, burlesques et pathétiques… Elles nous montrent, l’une après l’autre, un de ces personnages, plus ou moins paumés, mais cependant singuliers, que l’on peut rencontrer quotidiennement, çà et là, en chair et en os ou dans le flot incontrôlable des informations déversées par la télévision. Ses œuvres sur papier sont dans le même esprit, empruntant leur technique aux dessins de presse, avec la volonté non pas de caricaturer mais de donner au spectateur un miroir de sa propre impuissance à agir.

Nicolas Gasiorowski se définit comme peintre d’un instant visionnaire imprévisible. Sa pratique – peintures et sculptures – a des parentés formelles avec l’art brut ou singulier. Ses peintures sont figuratives, structurées par un trait incisif et par des aplats de couleurs vives. Elles sont narratives, peuplées de créatures familières – bêtes, femmes nues, musiciens, bouffons, humanoïdes indéterminés tels ceux que l’on trouve dans les dessins d’enfants –, tous acteurs et parties prenantes d’une vie inventée, d’un imaginaire tour à tour gai, mélancolique ou hilarant. Nicolas Gasiorowski est un amuseur qui se propose de nous accompagner dans un exercice salutaire pour exorciser nos craintes et nos refoulements.

Les figures peintes par Laurence Morée-Paganon sont un peu plus grandes que nature. Elles sont traitées à grands coups de brosse, mais constellées de coléoptères rendus dans un mode hyperréaliste, en trompe-l’œil. Elles sont frontales, sans profondeur ni arrière-plan, découpées, de façon presque arbitraire, et logées dans des cadres de formes irrégulières qui semblent les comprimer, restreindre artificiellement leur espace vital. Ces bordures délimitent le sujet, mais le tiennent aussi à distance, comme si on le percevait à travers un œilleton. Tout semblerait logique, comme si le spectateur était mis en position de voyeur… Sauf que les insectes contredisent ce point de vue et déstabilisent le regardeur, le plaçant dans une situation inconfortable et ambiguë.

Anne-Christine Roda se consacre exclusivement aux portraits, tous saisis sur un fond d’un noir intense. Ses esquisses sont des clichés photographiques qui servent à la mise en place et à la structuration de l’espace. Elle les transcrit sur la toile, en utilisant la technique ancienne des minces couches picturales superposées, des glacis et des retouches. Elle concentre son application sur le visage, les vêtements et les mains étant traités de façon plus sommaire. Le fond noir, la présence du sujet et le réalisme quasi photographique de son visage forcent le spectateur à plonger dans l’altérité du personnage figuré, en un face-à-face presque spéculaire, où, dans un mystérieux effet de transfert, le spectateur devient autre.

La peinture de Florence Vasseur représente des espaces naturels dans lesquels des figures humaines semblent chercher leur rôle et leur place. Il en résulte une forme de dramaturgie pour une pièce dont le scénario reste à imaginer et à écrire. Le parallèle avec les tableaux mythologiques ou religieux de Poussin s’impose avec force… Si ce n’est que, chez Florence Vasseur, le spectateur doit créer l’histoire, inventer le mythe. Elle écrit : « Ma peinture décrit des rencontres, des errances, des êtres cherchant leur place dans une attente inquiétante ou fragile. L’altérité est une de mes thématiques récurrentes. […] Si je devais définir mon travail, je dirais que l’accumulation de traits, de gestes, de couleurs, de matières donne naissance à des personnages et des paysages. Ils émergent de la toile, dessins décomposés, recomposés jusqu’à saisir avec acuité la vérité d’un mouvement. »