Relectures / Diversités

Exposition

Jusqu'au 12 mai

EAC Expo 2018

La première des deux expositions inaugurales de l'Espace d'art Chaillioux, est intitulée Relectures.

Elle présente deux artistes que tout oppose en première analyse mais qui ont cependant en commun le fait de trouver leur d’inspiration dans
des productions du passé. Tous deux en proposent des relectures, dans des modes d’expression diamétralement opposés mais fortement ancrés dans les  pratiques plastiques du XXIe siècle.

Nicolas Cluzel pratique exclusivement la peinture. Il s’intéresse aux chefs-d’œuvre des siècles passés. Il en propose une relecture grotesque, granguignolesque et déjantée dans une tradition qui est celle de la farce et de la fête populaire débridée, dans une filiation directe avec les œuvres de la tradition flamande de Bosch, Bruegel ou Ensor. Bien  que  privilégiant la vitesse d’exécution, Nicolas Cluzel a longuement observé  les  maîtres  du passé pour en tirer des leçons et y puiser des caractéristiques qui irriguent ses œuvres. On y trouvera, notamment, des traces de l’expressionnisme matiériste de Rebeyrolle,  des  éclaboussures  gestuelles  à la Pollock, la technique de badigeonnage de certains street-artists, le grouillement narratif d’un Erró, la truculence jubilatoire des Flamands de la Renaissance, le souci de l’actualité de certains dessinateurs de presse, les rencontres ou confrontations improbables chères aux surréalistes, la prégnance libératoire de la couleur des Nabis, les  mises  en  page inspirées  des  écoles orientales... Sa longue pratique de la bande dessinée, de 1996  à 2006, est aussi perceptible dans la dislocation de ses personnages et dans l’exagération des physionomies expressives. Ce mélange détonant et détonnant, cette expression d’un flagrant délire, d’une gourmandise goulue et jouissive pour l’acte de peindre, constituent d’évidents hommages, de claires déclarations d’amour à la peinture et à son histoire. S’ils prennent parfois la forme de la dérision, ce n’est que pour exorciser les tragiques convulsions et les douloureuses grimaces de l’acte créateur.

Christian Lefèvre pratique avec une égale aisance le dessin, la photographie, la sculpture et l’installation. Il privilégie la récupération, le recyclage ou le détournement de matériaux, dans  une démarche de double relecture : celle de la statuaire classique et celle de la nature. Par exemple, sa série des Mous, réalisée à partir de toiles de mousse colorées et de bois, peut évoquer, selon les pièces, la dynamique du Balzac de Rodin ou la posture des effigies grecques ou égyptiennes.  Dans sa relecture de la nature, Christian Lefèvre n’oppose pas le réel à sa représentation, une réalité à son image plus ou moins déformée, mais plutôt deux artefacts, l’un d’eux se comportant  comme un semblant et l’autre comme un faux. C’est ainsi que, dans certaines de ses œuvres, les produits de la nature, comme le bois, sont amenés à se muer en produits manufacturés et les rebuts industriels à se  substituer  à  des  éléments  naturels.  De cet échange de rôles, surgit une véritable mise en scène d’une nature redéfinie ou recréée, dans laquelle le travestissement est de rigueur. Le paysage devient ainsi simultanément le support ou la trace d’un geste et la projection ou la mémoire d’une idée ou d’un état.

---oOo---

La seconde exposition, concomitante avec Relectures, à l'Espace d'Art Chaillioux (Espace B), est intitulée Diversités.

Elle présente les travaux de cinq artistes qui illustrent la diversité de la création plastique contemporaine. Diversité des genres (trois femmes et deux hommes), des origines (États-Unis, Japon, Martinique, Ain, Manche), des formations (France, Allemagne, États-Unis, Vietnam...), des lieux de travail (Île-de-France et province) des générations (de 30 à 62 ans), des pratiques picturales (peinture, dessin, photographie, sculpture, céramique, vidéo, installation), des modes d’expression (d’une abstraction géométrique rigoureuse à une figuration narrative, en passant par des épanchements baroques), du répertoire chromatique (du  camaïeu de gris à l’exposition de couleurs arbitraires), du propos (réflexif ou revendicatif)... Cette diversité des modes d’expression et des pratiques plasticiennes est représentative de ce que l’Espace d’art Chaillioux a vocation de proposer à un public le plus large possible : des œuvres de qualité, sélectionnées par un comité de programmation exigeant, qui s’attache à présenter toutes les formes d’expression plastique contemporaine - peinture, dessin, gravure, sculpture, photographie, vidéo, installation, performance... – avec le souci de les rendre accessibles à tous à travers un ambitieux programme de médiation.

Rose Coogan est céramiste. Rien à voir, cependant, avec l’idée que l’on se fait habituellement de cette pratique trop rapidement réduite à la réalisation de petits objets d’agrément ou à usage domestique. Rose Coogan recycle des objets en  céramique  de  la  vie  quotidienne. Elle collectionne des tasses, des soucoupes, des assiettes, des figurines, des briques... récupérées çà et là. Elle les associe, les assemble, les hybride, dans de  stupéfiantes constructions, puis  recuit l’ensemble. Les objets, cassés ou abîmés, voués à l’abandon, se voient alors offrir une seconde vie sous une forme autre, a priori insoupçonnable. Elle s’exprime en ces termes : « Mes reconstructions sont des aventures ; des histoires qui se racontent. Les céramiques récupérées sont déjà chargées avec des couches de lecture, images traditionnelles ou populaires en provenance de cultures différentes, ou parfois copies industrielles d’œuvres précieuses, ils sont aussi simplement de la matière céramique avec forme et couleur. Dans le jeu de la juxtaposition de ces objets souvent disparates,  unifiés par le processus de cuisson et émaillage, je cherche à proposer des nouvelles images et formes ». L’artiste ne reste pas dans le registre des sculptures de petites tailles. Elle peut les combiner avec d’autres objets recyclés pour produire d’étonnantes installations. L’installation Sleepy Mountain convoque  des vieux matelas pour servir d’assise improbable à un empilement, apparemment hétéroclite, de papier, de terre et de céramiques de récupération. Son titre, expression littérale d’un calembour visuel, renvoie aux paysages chinois traditionnels, ce que l’installation réussit à évoquer de façon surprenante.

Alphonsine David est une artiste complète, abordant avec un égal bonheur tous les médias : peinture, dessin, sculpture,   photographie, installation, performance, vidéo... Ses travaux font souvent référence au corps humain et, plus précisément,  à son écorce externe, à  sa peau. Dans ses œuvres en volume et ses installations les plus récentes, elle exploite des blisters servant au conditionnement de médicaments. Elle les agrafe pour former des carapaces d’improbables tatous, pangolins ou autres animaux à écailles. Les structures résultantes peuvent être refermées sur elles-mêmes, tels des gastéropodes, ou expansives, faisant penser à des tentacules d’un monstre menaçant à peine domestiqué. Le matériau utilisé et sa technique d’assemblage évoquent une fragilité, une vulnérabilité essentielle qu’accentue la référence à des médicaments qui ont été consommés puisqu’il n’en reste que l’emballage. Entre peau fragile et armure protectrice, le spectateur hésite, dans un incessant aller-retour qui alterne attraction et répulsion, sensations de solidité et de faiblesse. Il y a aussi un évident appel à se poser la question de ce qui se cache sous cet épiderme : corps solide ou mou,  vide ou liquide, organique ou minéral, savoureux ou vénéneux, amical ou hostile... Une façon, pour le  regardeur, de faire  migrer ses propres obsessions, ses détresses inavouables, en dehors des limites de sa propre écorce corporelle, puis de les matérialiser pour mieux les appréhender... Dans les deux sens de ce verbe... Dans ses vidéos, elle n’hésite pas à se mettre elle-même en scène, dans des montages qui fusionnent des images cinématographiques et des animations de dessins à la mine de plomb ou au pastel. Ses séquences d’images entraînent le spectateur dans une forme de délire étourdissant où, perdant ses références traditionnelles, il devient sujet à  des hallucinations visuelles, à des vertiges qui lui font perdre le  sens de l’équilibre et renoncer à toute velléité de positionnement par rapport à ses repères familiers.

La peinture de Thibault Laget-ro se situe dans la descendance du mouvement de la Figuration Narrative et, plus précisément, des travaux de Fromanger et de Guyomard. Elle en diffère cependant par plusieurs aspects. Les figures qui peuplent ses peintures sont composées d’aplats de couleurs qui récusent toute profondeur physique mais exaltent leur expressivité. Contrairement à ses aînés, Thibault Laget-ro ne peint pas des passants anonymes et inactifs, mais des personnages en mouvement, engagés dans des activités de la plus haute importance. Leurs corps se substituent à leurs visages absents pour nous transmettre leur message. Ses travaux récents s’intéressent à la perception de la liberté, non pas considérée comme  statique mais comme un processus fluide et continu. Pour ce faire, il oppose, au sein de la même composition, la représentation de personnes engagées dans des épisodes violents à d’autres qui les observent, souvent à distance, avec une indifférence détachée, dénuée de toute empathie. Les convulsions de l’actualité récente, notamment le drame de l’errance des réfugiés, lui fournissent une mine de données factuelles. Il oppose alors les comptes rendus produits par les acteurs  ou les témoins directs des événements et le  traitement qui en est fait par les médias. C’est de cet écart, véritable béance, que naît la rageuse expressivité de ses œuvres.

Louisa  Marajo se revendique dans la descendance de Kurt Schwitters et de son Merzbau. Elle se plaît à citer son aîné quand  il déclare « On peut, avec un but, détruire un monde et, par la connaissance des possibilités, construire  un  monde  avec  des débris... » Elle a fait de son atelier le sujet et l’objet de ses œuvres. Ce sont des installations  évolutives, qu’elle  qualifie  d’Atelier  dynamique, qui présentent et mettent en relation des éléments apparemment hétéroclites, peintures, dessins, photographies, tous confinés dans des camaïeux de gris. Ni diorama ni chantier ni même mise en scène  ou tableau vivant, mais peut-être un peu tout cela à la fois, ces espaces chaotiques mettent en abyme la peinture, l’acte de peindre. Certains des éléments assemblés sont dix des toiles qui figurent les outils du peintre : palette, toile, tréteau, marteau, châssis... D’autres sont ces mêmes objets couverts de peinture. Il en résulte un propos à caractère narratif qui met en avant le geste pictural et sa fragile émergence. La peinture interroge ici sa propre histoire... La dimension temporelle n’est pas absente, historique mais aussi comme témoignage de l’éclatement d’un monde qui a atteint ses limites. Chacun des fragments éparpillés devient alors un nouveau monde en soi, dans lequel le regard peut se plonger, en un processus d’immersion qui peut être irréversible. Le temps est aussi très présent dans le processus d’accumulation, d’envahissement progressif d’un espace avec des objets appartenant à différents registres mémoriels, à diverses emporalités  ou phases du mouvement créatif. Il en résulte un flux continu d’informations et d’images, que le spectateur peut suivre du regard ou remonter à contre-courant ou en zigzaguant en faisant fi de tout  écoulement temporel. Cette volonté de désorientation visuelle constitue aussi une belle métaphore de la confusion sociale de notre époque.

Olivier Passieux pratique la peinture, le dessin, la sculpture et l’installation. À travers ces divers médiums, il cherche à dépasser le cloisonnement traditionnel entre les différentes pratiques picturales et leurs médiums. Son répertoire de formes emprunte largement à l’histoire de l’art. On y retrouvera, par exemple, des références à Picasso, Oldenburg, Twombly, qu’il  réactualise,  non sans une touche d’ironie ou de dérision. De ce point de vue, non pas iconoclaste mais soucieux de s’inscrire dans une tradition sans en devenir esclave, sa démarche peut être comparée à celle de certains de  ses grands ainés comme Gasiorowski ou Raysse. Il y a aussi, chez lui, une évidente fascination pour l’Arte povera et la Trans-avant-garde italiens. Le morcellement des corps et des formes et leur reconstruction selon un modèle qui déjoue les  règles de la logique conventionnelle est au centre de ses préoccupations. Le résultat de ces auto-hybridations peut sciller, selon les circonstances, d’un extrême classicisme au kitsch le plus débridé. Dans tous les cas, Olivier Passieux, s’est fixé comme objectif de déstabiliser le spectateur pour qu’il remette en cause ses certitudes les mieux ancrées et accepte, peut-être à son corps défendant, de voir notre monde sous un autre angle, avec des yeux nouveaux.