Maurice Ténine

Dernière lettre

In Fresnes dans la Tourmente, de F.Wasserman, J. Spire et H. Israël, avec préface Gabriel Bourdin, Ed. Fresnes, écomusée, 1995. 136 p.

Chérie,
ma fille adorée,
chers parents,
ma sœur.

Je vous avais toujours recommandé le courage. Il vous en faut désormais beaucoup, plus qu'il nous en a jamais fallu. Au moment où vous recevrez cette lettre, je ne serai déjà plus, exécuté pour un crime que je n'ai pas commis. J'irais à la mort bravement, sans rien regretter de ma vie ni de mes actes. Ce n'est pas à moi que je pense en ces derniers instants, c'est à vous tous, les êtres qui me sont chers.

Acceptez ma mort avec courage, sans résignation, je meurs victime de mon idéal et cela rend ces derniers instants calmes, extraordinairement calmes. Je sais aussi que l'histoire s'écrit en ce moment et le sans de nous autres ajoutera quelques morts, quelques lignes à cette histoire. Prenez ma mort comme elle doit être prise.

A toi, Antoinette chérie, compagne des bons jours, il te reste notre fille, puisqu'il ne nous a pas été donné de garder notre fils.
Ne porte pas mon deuil éternellement.
La vie est encore longue devant toi.
Remarie-toi si tu trouves un jour un compagnon digne de toi et que mon souvenir reste doux dans ta vie toi que j'ai tant aimé.

Mes chers parents, je m'en vais pour notre idéal. Il vous reste ma sœur Claude et Nadia à aimer jusqu'à la fin de vos jours que je souhaite longs, le plus longs possible pour voir l'avenir meilleur.

Petite sœur, de moi, il te restera le souvenir d'un frère droit dans la vie comme dans la mort.

Et toi, ma fille adorée, il te reste un nom sans tâche que tu pourras porter plus tard avec orgueil.

Annette chérie, encore une fois sois brave. Je le serai, moi, jusqu'à la dernière minute.

Avant de clore cette lettre, j'accorde une ultime pensée à tous mes amis dont j'ai pu voir l'affectation autour du cercueil de notre enfant.
Tout à l'heure, au moment de la salve, ma dernière pensée sera pour toi. Mon dernier baiser tu le recevras plus long plus ardent que ceux du passé.

Je vous embrasse tous, ma femme, ma fille, mes parents, ma sœur, mes amis.

Votre Maurice.

Chérie,
Encore un mot puisqu'on nous fait attendre.
Vis ; il faut que tu vives. Je t'ai toujours vu courageuse. Il faut que tu le sois. Serre les dents comme tu les as serrées après la mort du petit. Et que la vie continue, ardente, pour l'avenir de ma fillette et de tous les enfants du monde.
Au revoir à jamais.
Ton Maurice.

Maurice Ténine

Tenine OK2

Saviez-vous que la rue Maurice Ténine porte le nom d'un jeune médecin fresnois ? Voici son histoire.

"Au moment où vous recevrez cette lettre, je ne serai déjà plus, éxécuté [...] pour un crime que je n'ai pas commis. J'irai à la mort bravement, sans rien regretter de ma vie ni de mes actes"

Maurice Ténine s'installe à Fresnes vers 1935, à l'âge de 28 ans et y exerce sa profession de médecin dans son cabinet situé dans la grande maison à l'angle de l'avenue de la République et de la rue Henri Barbusse (aujourd'hui, derrière l'arrêt du bus n°187). Il exercera plus tard à Antony, mais restera fresnois. Militant communiste, il est élu conseiller municipal le 4 juillet 1937 sur la liste de Maurice Catinat.
Quelques années auparavant, Maurice rencontra puis épousa Annette Galaburda. De leur union naquit Nadia, en 1933, puis Roland qui décéda en 1941 à l'âge de quatre ans.

Lorsque survient la Seconde guerre mondiale, il est mobilisé comme infirmier de septembre 1939 à juillet 1940. Il sera déchu de ses fonctions municipales le 9 février 1940. En effet, dans le contexte du deuxième conflit mondial et du pacte de non-agression germano-soviétique, le président de la République Albert Lebrun suspend par décret, le 4 octobre 1939, les conseils municipaux de 27 communes franciliennes à majorité communiste, dont celui de Fresnes. Ils sont remplacés par une délégation spéciale. Maurice Ténine est donc déchu de son mandat pour appartenance au parti communiste.
Après la défaite, il revient à Fresnes et reprend son activité médicale peu de temps avant d'être interdit de l'exercer par la loi du 16 août 1940 excluant les naturalisés des fonctions médicales. Il crée tout de même un journal clandestin avec un confrère en janvier 1941. Un mois plus tard, le 17 février, il est arrêté puis interné administrativement à Clairvaux puis à Châteaubriant (Loire-Atlantique)
Le 20 octobre 1941, à Nantes, deux résistants abattent le lieutenant-colonel Karl Hotz. En représailles, l'Occupant souhaite fusiller 100 otages, 50 maintenant et 50 autres plus tard. Le Commandant militaire de la Wehrmacht, Otto von Stülpagnel laisse alors le soin au gouvernement de Vichy de désigner les prisonniers. Le Secrétaire d'Etat à l'Intérieur, Pierre Pucheu, fournit alors une liste de 61 noms, puis une seconde qui comprend les noms de 27 communistes internés à Châteaubriant. Maurice Ténine fait partie de cette liste.
Il est fusillé le 22 octobre 1941 avec 26 autres compagnons d'infortune, dont Guy Môquet, Charles Michels, Jean-Pierre Timbaut. En août 1945, il sera déclaré "mort pour la France" puis nommé Chevalier de la Légion d'honneur. Sa femme, Annette, également membre du Parti Communiste Français (PCF), réfugiée en zone libre à Nice, sera raflée en octobre 1943 puis internée à Drancy. Déportée, elle mourra à Auschwitz.

Moishé Edel Ténine, dit Maurice, était né à Alexandrie (Egypte), le 14 février 1907 de parents émigrés juifs de Russie. Ils avaient quitté leur pays un an auparavant dans l'espoir de se rendre aux Etats-Unis. Faute de visas, ils s'installeront en France et seront naturalisés, plus tard, en 1926.
Maurice fit de brillantes études secondaires à Toulouse pendant la Première guerre mondiale puis au lycée Voltaire à Paris. Bachelier en 1924, il fut présenté l'année précédente au Concours général en mathématiques, français et histoire. Par la suite, il entreprit des études de médecine. Pendant ces années-là, pour gagner sa vie, il travailla comme traducteur d'allemand et de russe pour les éditions Payot et les éditions sociales internationales. Parallèlement, il s'engagea auprès du Parti Communiste (PCF), respectant ainsi les idéaux de sa famille, et milita à l'Union fédérale des étudiants. Maurice Ténine effectua son service militaire puis obtint son doctorat un an après en 1935.

La rue Maurice Ténine porte donc le nom de ce jeune médecin fresnois tué à 34 ans pour ses idées. Sa maison, encore visible et proche de la gare routière, est devenue récemment un office notarial. Une plaque, devant l'hôtel de ville, mentionne également son nom et celui d'élus fresnois fusillés ou morts en déportation.

Etienne BOIN

Pour aller plus loin


Biographie sur le site de l'Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé.

Biographie sur le site de l'Association Histoire et mémoire ouvrière en Seine-Saint-Denis

Notice biographique sur demande au Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social

Article sur Maurice Ténine paru dans le Panorama n°60 de décembre 2007.

Biographie par sa fille Nadia et sa dernière lettre dans l'ouvrage Fresnes dans la tourmente : 1939 - 1944 de F. Wasserman, J.Spire et H.Israël. Ed. Fresnes, écomusée. 1995, 136 pages, 15,50€.